Renaissance Carolingienne Dissertations

La renaissancecarolingienne est une période de renouveau de la culture et des études en Occident sous les empereurs carolingiens, aux VIIIe et IXe siècles. Sous Charlemagne (768-814), Louis le Pieux (814-840) et Charles le Chauve (843-877) principalement, des progrès sensibles sont effectués dans le monde des écoles chrétiennes, tandis que la cour attire des lettrés influents, dont Alcuin, Eginhard, Raban Maur, Dungal ou Jean Scot Érigène.

La renaissance carolingienne[1], première période de renouveau culturel majeur au Moyen Âge à l'échelle de l'Occident, est une période d'importants progrès intellectuels, notamment grâce à la redécouverte de la langue latine, à la sauvegarde de nombreux auteurs classiques, et à la promotion des arts libéraux.

Cette renaissance carolingienne est cependant nuancée par les historiens actuels car elle présuppose qu'il y a eu effondrement de la culture entre l'époque romaine et l'époque carolingienne, le Haut Moyen Âge, qualifié d'« Âge sombre », étant en effet réhabilité. On peut de plus parler de renaissances carolingiennes car cette période se distingue par plusieurs phases.

Historiographie[modifier | modifier le code]

L'expression « Renaissance » en histoire médiévale, et en particulier de « renaissance carolingienne », dans les années 1830[2] vient de l'historien Jean-Jacques Ampère. Ce dernier va ainsi à l'encontre de la vision alors dominante du Moyen Âge (notamment avant l'an mille) comme période culturellement rétrograde, reprise par exemple par l'historien Jules Michelet[3]. Mais ce n'est qu'au XXe siècle, à partir des années 1920, que le concept évoqué par Ampère trouve le succès qu'on lui connaît. L'historienne Erna Patzelt, professeur d'histoire à l'université de Vienne, en est notamment l'artisan, et en amplifie l'usage en 1924 par le titre d'un de ses ouvrages Die karolingische Renaissance[4]. Les années 1920 voient d'ailleurs théorisées les autres périodes dites de renaissance au Moyen Âge, la renaissance ottonienne et la renaissance du XIIe siècle.

Le terme de « renaissance carolingienne » implique que le renouveau culturel de l'Empire carolingien serait un phénomène comparable à la Renaissance du XVIe siècle sur plusieurs aspects (renouveau des études, redécouverte du patrimoine intellectuel antique, réalisations artistiques). La comparaison ne peut cependant que rester limitée. Le terme de renaissance n'ayant pas d'équivalent latin[5], les contemporains utilisent celui de renovatio.

Le concept de « renaissance carolingienne » a néanmoins connu un grand succès dans l'après-guerre, comme chez les historiens anglo-saxons[6]. Des critiques ont cependant été régulièrement opposées à cette expression, notamment par l'historien français Jacques Le Goff[7]. Plus récemment, l'historien français spécialiste du haut Moyen Âge Pierre Riché a préféré évoquer trois renaissances carolingiennes successives, distinguant ainsi le règne de Charlemagne (« première renaissance carolingienne ») et ceux de ses successeurs (« deuxième renaissance carolingienne »), et leur rattachant l'époque ottonienne (« troisième renaissance carolingienne »), conçue comme poursuite d'un même phénomène et non comme un renouveau indépendant[8].

Préalables[modifier | modifier le code]

Moines missionnaires[modifier | modifier le code]

Comme l'a souligné Pierre Riché, l'expression de « renaissance carolingienne » ne doit pas amener à considérer l'Occident, avant la période carolingienne, comme une zone livrée « aux forces de la barbarie et de l'obscurantisme[9] ». Les siècles suivant la fin de l'Empire romain d'Occident ne voient pas disparaître brutalement les écoles antiques, dont sont issus Martianus Capella, Cassiodore ou Boèce, jalons essentiels de l'héritage culturel romain au Moyen Âge, grâce auxquels demeurent pratiquées les disciplines réunies sous le nom d'arts libéraux[10].

Articles détaillés : essor des écoles chrétiennes en Occident (VIe-VIIIe siècle) et Occident au VIIe siècle.

Par ailleurs, les royaumes barbares vivent en fait une longue transition, se répandant à l'échelle européenne entre le VIe siècle et le VIIIe siècle. On assiste en fait à plusieurs mouvements de renouveau distincts.

  • Sur la péninsule italienne, l'influence orientale se fait sentir au sud de Rome ainsi qu'en Sicile après la reconquête de l'empereur byzantin Justinien au VIe siècle, tandis qu'au nord les Lombards s'ouvrent aux influences monastiques jusqu'au sein de la cour de Pavie[11].
  • Au VIIe siècle, l'Espagne wisigothique est le théâtre de la « renaissance isidorienne » qui voit les écoles épiscopales de Séville et de Tolède mêler culture chrétienne et païenne[12].
  • Dans le même temps le christianisme ascétique des Irlandais privilégie la culture religieuse, essentiellement biblique[13]. Au VIIe siècle, la pratique irlandaise est l'origine d'une grande partie de l'activité monastique occidentale. Ainsi en Angleterre, la « renaissance northumbrienne » ou plus largement anglo-saxonne de Bède (et plus tard Aldhelm) lui doit beaucoup, même si elle mêle également l'influence d'un Théodore de Tarse ou d'un Hadrien de Cantorbéry, originaire d'Afrique.
  • En Gaule mérovingienne aussi l'influence irlandaise se fait sentir au VIIe siècle, en particulier grâce à saint Colomban, fondateur avec ses compagnons d'un réseau d'abbayes au VIe siècle, comme Luxeuil mais aussi Bobbio en Italie du Nord.
  • Au VIIe siècle toujours, l'évangélisation initiée en Germanie par les missionnaires irlandais puis anglais, dont Killien, sera prolongée au VIIIe siècle par Willibrord, Pirmin et Boniface.

En Gaule comme en Germanie cet élan monastique prépare l'essor des écoles chrétiennes : l'activité des scriptoria des monastères prépare le renouveau culturel carolingien. L'abbaye de Corbie élabore une écriture qui préfigure la minuscule caroline[14], Luxeuil réalise vers 700 son fameux Lectionnaire peint, tandis que Laon, Fleury et Saint-Martin de Tours[15] produisent également des manuscrits peints au sujet desquels on a parlé d'une véritable « école mérovingienne[16] ».

Article détaillé : enluminure mérovingienne.

L'Empire carolingien[modifier | modifier le code]

Des Pippinides aux Carolingiens[modifier | modifier le code]

L'ascension des Pippinides à la tête de l'Occident chrétien précède de plus d'un siècle le règne de Charlemagne. Pépin de Herstal[17] devient maire du palais de Neustrie en 688, puis d'Austrasie vers 688/690, et prend le titre de prince des Francs. Pour conserver ces conquêtes et éviter la dissolution de ce royaume, ses successeurs maintiennent cette politique expansive. Son fils bâtard Charles Martel réduit ainsi les révoltés neustriens, puis assujettit les Frisons, les Alamans, les Bourguignons et les Provençaux[18]. Pour entretenir son imposante clientèle, il n'hésite pas à saisir et redistribuer les biens du clergé séculier, ce qui accroît encore sa puissance[19]. Il arrête l'expansion musulmane à Poitiers en 732, son fait d'armes le plus connu. Mais, comme son père, il n'est que le maire du palais mérovingien, autrement dit l'intendant principal du roi, une position malgré tout précaire et sans légitimité héréditaire. C'est sous son fils et successeur que la situation évolue.

Articles détaillés : Pippinides, Pépin de Herstal et Charles Martel.

Pépin le Bref décide de restituer les terres confisquées par son père aux églises, en précaire (precaria verbo regis)[20], et procède à un assainissement de l'Église franque sous le contrôle de l'évêque Boniface de Mayence, ce qui lui assure le soutien papal. En 750, Pépin le Bref envoie une délégation franque auprès du pape Zacharie, pour lui demander l'autorisation de mettre fin au règne décadent des Mérovingiens, et de prendre la couronne à la place de Childéric III : celui-ci est déposé en novembre 751. Pépin le Bref est élu à sa place à Soissons et transforme ainsi la famille carolingienne en dynastie.

Articles détaillés : Carolingiens et Pépin le Bref.

Charlemagne succède à son père Pépin le Bref comme roi des Francs en 768. Il devient également par conquête roi des Lombards en 774. L'idée de la restauration de l'Empire romain (renovatio imperii) est elle-même, d'une certaine manière, une réalisation de la renaissance culturelle, puisqu'elle est théorisée et soutenue par les lettrés de l'entourage royal[21]. L'idée est activement soutenue par Rome qui y voit le moyen d'assurer définitivement sa sécurité. C'est à Noël 800 que le pape Léon III, secouru et sauvé quelques mois plus tôt par Charles, le couronne finalement empereur[22]. Plus qu'un titre, le couronnement symbolise l'aboutissement d'une forme d'unité et de stabilité à l'échelle européenne, permettant ainsi l'essor de la renaissance culturelle.

Articles détaillés : Charlemagne et Empire carolingien.

La cour de Pépin le Bref[modifier | modifier le code]

Malgré les critiques de la part des milieux ecclésiastiques, en raison de la sécularisation des biens de l'Église[23], Charles Martel ouvre la cour aux influences culturelles du milieu ecclésiastique et monastique en particulier. Le rôle particulier de l'abbaye de Saint-Denis auprès du pouvoir monarchique, trouve notamment là son origine ; Charles confiant aux moines de l'abbaye ses fils Pépin et sans doute Carloman[24], et s'y faisant enterrer. C'est aussi à Saint-Denis que Pépin se fait sacrer par le pape Étienne II en juillet 754. Des conciles, qui n'étaient plus réunis depuis longtemps, sont à nouveau organisés : le concile germanique en 743[25], le concile de Soissons en mars 744[26].

Des moines sont aussi présents à la cour, au moins épisodiquement. L'évêque Chrodegang de Metz tient une place importante dans l'entourage de Pépin. Chrodegang est notamment l'artisan, avec le développement du chant messin (cantilena metensis), de la généralisation du chant liturgique romain[27]. Plus encore, il préfigure les progrès scolaires de la renaissance carolingienne par sa réforme de l'enseignement dans l'évêché de Metz, et la règle qu'il y impose. La cour de Pépin est donc caractérisée par la volonté de réforme[28] et par l'ouverture aux lettrés. En 769, lorsqu'il en ressent le besoin, c'est au roi que le pape Étienne III demande de lui envoyer « des évêques instruits et versés dans les divines Écritures et les institutions des saints canons[29] ». La cour est donc déjà réputée pour sa vie intellectuelle de haut niveau.

Les moyens matériels du renouveau[modifier | modifier le code]

Outre l'épanouissement de structures scolaires à l'échelle de l'Occident, outre la volonté politique exprimée par la dynastie carolingienne, la renaissance carolingienne est également rendue possible par des évolutions importantes sur le plan matériel. Deux types de structures sont ainsi amenées à jouer un rôle essentiel : les ateliers de copistes et les bibliothèques.

Les ateliers de copistes, ou scriptoria, sont mis en place (au même titre que les écoles) par de nombreux monastères et de nombreuses maisons épiscopales, des lieux où l'on trouve en général un atelier réunissant des équipes de plusieurs scribes. Cela suppose des équipements adaptés. Les feuilles de parchemin, bien sûr, préparées à partir de peaux de veau ou de mouton, d'abord trempées dans de la chaux puis raclées sur les deux faces, découpées et enfin parfois teintées de pourpre pour les manuscrits luxueux[30]. De nombreux manuscrits sont effectués à partir de feuilles grattées et réécrites, récupérées de manuscrits incomplets ou usés. Les feuilles sont réunies par quatre, pliées en quatre, coupées, réglées à la pointe. Puis commence le travail du scribe nécessitant un équipement adapté : cornets à encre, plumes, grattoirs. On peut remarquer des essais de plume sur les marges de manuscrits (lettres, versets de psaumes, motifs), ou des réflexions personnelles (les discussions étant souvent bannies) : « Comme ce parchemin est velu – il fait froid aujourd'hui – la lampe éclaire mal – je ne me sens pas bien aujourd'hui – il est temps de commencer à travailler – c'est maintenant l'heure du déjeuner, etc.[31] ». Il faut deux ou trois mois pour copier un manuscrit de dimension moyenne, sans compter les relectures et corrections toujours indispensables[32]. Un travail difficile dont un poète rend compte : « Le travail de l'écrivain semble trop futile à celui qui l'ignore, mais qui le connaît sait combien il est dur et pesant[33] ». Le travail du scribe est donc exigeant et nécessite de la discipline, comme l'expriment les vers inscrits par Alcuin à la porte du scriptorium de Saint-Martin de Tours :

« Qu'en ce lieu s'asseyent ceux qui reproduisent les oracles de la loi sacrée, qu'ils se gardent de toute parole frivole, de crainte que leurs mains, elles aussi, n'errent parmi les frivolités ; qu'ils s'efforcent de rendre corrects les livres qu'ils exécutent, et que leur plume suive le droit chemin[34]. »

Article détaillé : scriptorium.

Les manuscrits les plus luxueux passent ensuite entre les mains du peintre, qui effectue les décors des espaces mis en réserve : initiales et cadres, ou certaines pages entières. Chaque école a son style (Tours, Reims, Metz), mais certains peintres sont à eux seuls très recherchés pour leur talent personnel et passent d'un atelier à l'autre[35]. Enfin, le manuscrit est assemblé et parfois protégé par une reliure, notamment pour les ouvrages destinés à être offerts, dont les plats sont décorés d'orfèvrerie ou d'ivoire (Sacramentaire de Drogon, Psautier de Charles le Chauve)[36].

L'organisation de bibliothèques, leur enrichissement, la protection de leurs collections est également une condition du renouveau, indissociable de la confection des manuscrits et de leur commerce. Des catalogues sont donc effectués et mis à jour, comme à l'abbaye de Saint-Gall où l'on dénombre jusqu'à 428 manuscrits[37], et à Murbach où on en compte 335[38]. Les échanges et prêts d'une bibliothèque à un scriptorium voisin se pratiquent également couramment (sans parler du commerce fructueux parfois initié)[39].

Charlemagne, les écoles et la culture de cour[modifier | modifier le code]

Un empereur sensible à la culture lettrée[modifier | modifier le code]

Dans sa biographie de Charlemagne, Eginhard présente un prince passionné par les études et les arts libéraux :

« Doué d'une éloquence abondante et inépuisable, il exprimait avec clarté tout ce qu'il voulait dire. Peu content de savoir sa langue maternelle, il s'appliqua aussi à l'étude des autres idiomes, et particulièrement du latin qu'il apprit assez bien pour le parler comme sa propre langue : quant au grec, il le comprenait mieux qu'il ne le prononçait. En somme il possédait si bien l'art de la parole qu'il paraissait même capable de le professer. Passionné pour les arts libéraux, il eut toujours en grande vénération et combla de toutes sortes d'honneurs ceux qui les enseignaient. Le diacre Pierre de Pise, qui était alors dans sa vieillesse, lui donna des leçons de grammaire. Il eut pour maître dans les autres sciences un autre diacre, Albin, surnommé Alcuin, né en Bretagne et d'origine saxonne, l'homme le plus savant de son époque. Le roi consacrait beaucoup de temps et de travail à étudier avec lui la rhétorique, la dialectique et surtout l'astronomie. Il apprit le calcul, et mit tous ses soins à étudier le cours des astres avec autant d'attention que de sagacité. Il essaya aussi d'écrire, et il avait toujours sous le chevet de son lit des feuilles et des tablettes pour accoutumer sa main à tracer des caractères lorsqu'il en avait le temps. Mais il réussit peu dans ce travail, qui n'était plus de son âge et qu'il avait commencé trop tard[40]. »

Cette curiosité louée par Eginhard dans un style hagiographique correspond à l'image d'un Charles curieux à l'égard des disciplines intellectuelles. C'est l'œuvre de Charlemagne dans ce domaine que désigne le terme de renaissance carolingienne, à la fois par son encouragement des activités scolaires et par l'épanouissement d'une culture de cour au palais d'Aix-la-Chapelle.

La législation scolaire[modifier | modifier le code]

La restauration scolaire de Charlemagne est une politique qui caractérise l'ensemble de son règne et est motivée par des choix profonds. Ceux-ci sont notamment liés à l'héritage familial de Charles, en particulier à la réforme de l'évêque de MetzChrodegang sous son père, et à la réforme des écoles menée par son cousin Tassillon III en Bavière à partir de 772[29]. Comme eux, Charles a conscience du manque d'instruction d'une grande partie du clergé, et du besoin de formation pour ses nouvelles élites administratives (les missi). De plus, quoique moins instruit que son père, Charles est entouré de lettrés : le grammairien Pierre de Pise et Fardulf depuis la campagne d'Italie de 774[41], puis Paul Diacre (moine du Mont-Cassin et ancien maître de la cour de Pavie), Paulin (grammairien et futur patriarche d'Aquilée), et enfin l'Anglo-Saxon Alcuin. Ce dernier, élève d'Egbert puis écolâtre d'York rencontré à Parme en 781, est certainement l'inspirateur le plus remarquable de la politique scolaire de Charlemagne[42], destinée à renouer avec la tradition culturelle des empereurs romains[43].

Ces choix se ressentent en particulier dans l'Admonitio generalis de 789, dont le chapitre 72 est consacré aux écoles.

« (…) Que les prêtres attirent vers eux non seulement les enfants de condition servile, mais aussi les fils d'hommes libres. Nous voulons que des écoles soient créées pour apprendre à lire aux enfants. Dans tous les monastères et les évêchés, enseignez les Psaumes, les notes, le chant, le comput, la grammaire, et corrigez soigneusement les livres religieux, car, souvent, alors que certains désirent bien prier Dieu, ils y arrivent mal à cause de l'imperfection et des fautes des livres. Ne permettez pas que vos élèves les détournent de leur sens, soit en les lisant, soit en les écrivant. Mais, s'il est besoin de copier les Évangiles, le psautier et le missel, que ce soient des hommes déjà mûrs qui les écrivent avec grand soin[44]. »

Charles souhaite donc qu'une école soit ouverte dans chaque évêché ou monastère pour apprendre aux enfants à lire, compter, chanter, mais aussi connaître la grammaire latine et les notes (une forme de sténographie pour les apprentis fonctionnaires[43]). Le texte exige également que la rédaction des livres soit l'objet d'une attention particulière et bénéficie des soins de scribes compétents : à cette précision doit être rattachée la propagation de la nouvelle écriture, dérivée de l'écriture semi-onciale, et dite « minuscule caroline » en souvenir de l'empereur.

La question scolaire n'est cependant pas réglée avec ce programme, en raison des difficultés à l'appliquer. Vers 794 Charles envoie aux abbés et évêques du royaume une lettre circulaire rappelant l'obligation d'instruire les moines et clercs en mesure d'apprendre afin de leur inculquer un latin correct[45]. Puis, en 803, une enquête rappelle que les parents doivent envoyer leurs enfants à l'école. En 813, les cinq grands conciles réunis à Reims, Chalon, Arles, Tours et Mayence rappellent la nécessité de créer des écoles, en particulier à la campagne. À Mayence, le souhait est également exprimé que les enfants revenus chez eux participent à l'instruction de leurs proches[46]. Cette préoccupation pour l'instruction des clercs et moines, et l'édification minimale des laïcs, est exprimée avec constance tout au long du règne de Charlemagne, dans de nombreux capitulaires, des directives aux missi, et lors des conciles. Les acteurs de l'Église participent parfois avec enthousiasme à cet effort : ainsi Théodulf, évêque d'Orléans, prévoit d'ouvrir des écoles rurales dans chaque village et chaque bourg (per villas et vicos)[47], tandis que l'archevêque de Lyon, Leidrade, décrit fièrement à Charlemagne son école de chantres et de lecteurs créée vers 800, et le remercie de lui avoir envoyé un clerc de Metz pour introduire la liturgie dite grégorienne[46].

Cependant, la carte des principaux foyers d'étude doit beaucoup aux centres déjà existants à la moitié du VIIIe siècle. On retient notamment Corbie, Saint-Riquier, Saint-Denis, Saint-Wandrille, les écoles mentionnées par Théodulf à Orléans et aux alentours, et surtout Saint-Martin de Tours, où Alcuin enseigne à partir de 796. Plus au sud on note Flavigny, Lyon autour de Leidrade, le Mont-Cassin que Paul Diacre regagne en 786, et Saint-Vincent du Volturne où enseigne Ambroise Autpert. La Germanie est moins riche en centres d'études, alors que des scriptoria y sont actifs[48].

L'activité culturelle à la cour carolingienne[modifier | modifier le code]

L'existence d'une école au palais carolingien (ou « école palatine ») a été longtemps supposée d'après une anecdote rapportée par Notker de Saint-Gall. Ce dernier montre dans une scène de ses Gesta Karoli Magni le roi passant en revue les élèves du maître irlandais Clément, et leur exprimant félicitations et remontrances :

« Et quand le très victorieux Charles revint en Gaule après une longue absence, il ordonna aux jeunes gens qu'il avait confiés à Clément de paraître devant lui, et de lui présenter leurs textes et leurs chants. Or les textes des garçons d'origine pauvre ou modeste étaient relevés des douceurs de la sagesse, au-delà de toute attente ; tandis que ceux des plus nobles ne révélaient que de banales sottises. Alors le très sage Charles, imitant le verdict du Juge éternel, réunit les plus travailleurs à sa droite et leur tint ce discours : "Soyez félicités, mes enfants, car vous vous êtes efforcés de suivre au mieux mes prescriptions et votre intérêt. Travaillez donc désormais pour atteindre la perfection, et je vous donnerai des évêchés et de magnifiques monastères, et vous serez toujours honorables à mes yeux." Puis il se tourna vers ceux de gauche avec un air de réprimande et, ébranlant leurs consciences de son regard enflammé, leur lança ces terribles sarcasmes, tempêtant plutôt que parlant : "Vous, nobles, vous, fils de l'élite, vous, délicats et beaux, vous vous reposez sur votre naissance et vos biens, sacrifiant à mes ordres et à votre propre gloire, négligeant l'étude des lettres, cédant à l'attrait du luxe et de l'oisiveté ou aux occupations frivoles." Et il les foudroya encore, levant au ciel son auguste tête et sa dextre invincible comme pour prêter serment : "Par le Seigneur des cieux ! Je n'ai que faire de votre naissance et de votre beauté, d'autres que moi peuvent vous admirer ; et tenez pour sûr qu'à moins que vous ne rattrapiez votre négligence au plus vite par une étude attentive, vous ne gagnerez jamais rien d'agréable auprès de Charles."[49] »

Cette anecdote de Notker est cependant largement fictive dans la mesure où elle met en scène, sur le modèle du récit évangélique du jugement dernier (Math. 25), et dans le cadre des écoles destinées à la formation élémentaire des enfants nobles, un aspect mythique de la politique culturelle de Charlemagne. L'idée de l'existence d'une 'École' de niveau supérieur est à rapprocher de la formulation, à la fin du IXe siècle, du thème de la translatio studii[50]. Car si Charles exigeait probablement un travail sérieux aux clercs de la cour, la schola du palais était bien plus un groupe de scribes, de notaires, de chantres et de copistes, dont certains en phase d'apprentissage, qu'une école structurée, avec cours et examens[46]. Certes, Charles souhaite que les maîtres invités fassent bénéficier ses fils et filles légitimes ou bâtards, et de jeunes clercs, de leurs connaissances. Ainsi Alcuin est-il l'auteur de plusieurs traités de grammaire et de rhétorique, écrits pour plus de pédagogie sous forme de dialogues[51].

Alcuin emploie quant à lui l'expression d'« Académie palatine » pour désigner les personnalités lettrées du palais. Ce petit groupe mêle activités intellectuelles et loisirs de cour. On s'y octroie des surnoms d'inspiration antique, comme Énée pour Charlemagne, Flaccus pour Alcuin, Homère pour Angilbert, Naso pour Modoin ; ou bien biblique, avec cette fois David pour Charlemagne, Aaron pour Hildebold, Béséléel pour Eginhard ou encore Nathanaël pour Fridugise[52]. Décrivant la cour, Théodulf d'Orléans parle du chambrier Meginfrid sous le nom du berger Thyrsis[53],[54]. Les lectures ou débats sur les thèmes religieux, scientifiques ou philosophiques ont souvent lieu à table ou même dans la piscine du palais[55]. Les questions sont parfois fort sérieuses : Fridugise, disciple anglo-saxon d'Alcuin, doit ainsi défendre l'existence réelle du néant et des ténèbres face au nominalisteAgobard. D'autres occupations peuvent sembler plus futiles, comme les jeux de devinettes entre le jeune Pépin et Alcuin, rapportées par ce dernier — quoiqu'elles laissent transparaître un souci pour le problème philosophique et logique de la définition des termes :

« — Pépin. Qu'est-ce que l'écriture ?
Alcuin. La gardienne de l'histoire.
P. Qu'est-ce que la parole ?
A. L'interprète de l'âme.
P. Qu'est-ce qui crée la parole ?
A. La langue.
P. Qu'est-ce que la langue ?
A. Le fouet de l'air.
P. Qu'est-ce que l'air ?
A. Le gardien de la vie.
P. Qu'est-ce que la vie ?
A. La joie pour les heureux, la douleur pour les malheureux, l'attente de la mort.
P. Qu'est-ce que la mort ?
A. Un événement inévitable, un voyage incertain, des larmes pour les vivants, l'objet des testaments, le ravisseur des hommes.
(etc.)[56] »

Les acteurs de la renaissance carolingienne réunis à la cour d'Aix affluent de tout l'Occident. Les maîtres italiens, Pierre de Pise et Paul Diacre, sont les premiers. Deux provenances principales se détachent ensuite : l'Espagne et les îles Britanniques.
Les « espagnols » sont principalement des réfugiés de l'Espagne conquise par les musulmans depuis 711[57]. Outre l'activité mozarabe, située hors de l'aire d'influence carolingienne, les régions du nord de l'Espagne et les Marches sont très actives. Dans les Asturies chrétiennes (qui deviennent à partir du IXe siècle l'objet d'un grand mouvement de pèlerins après la découverte des reliques de saint Jacques à Compostelle, en Galice) et la Marche d'Espagne contrôlée par Charles, affluent les lettrés chrétiens, comme à Urgell sous l'évêque Félix, animateur de l'hérésie adoptianiste[58]. Théodulf d'Orléans est le plus célèbre de ces réfugiés, mais on peut citer aussi Claude de Turin et Agobard.
Quant aux Anglo-Saxons et Irlandais, ils sont nombreux à imiter Willibrord et Boniface en rejoignant le continent, cette fois pour séjourner à la cour : Alcuin bien sûr, mais aussi Lull (abbé de Fulda) et, pour les Irlandais, Clément, Dungal, ainsi qu'un certain Joseph dont on ne connaît que le nom[59]. Cette influence se retrouve également dans la production de manuscrits et dans la peinture, notamment au sein d'ateliers comme celui d'Alcuin à Tours, et celui de Saint-Gall[60].

Le travail des scriptoria carolingiens est d'ailleurs à souligner sur tout le continent : les milliers de manuscrits conservés aujourd'hui (près de huit mille) en sont les témoins et ne représentent qu'une partie de la production de l'époque, caractérisée par l'emploi de la minuscule caroline[61]. Si Charlemagne ne savait pas écrire, il savait du moins lire et possédait selon Eginhard un grand nombre de livres[62]. L'inventaire de la bibliothèque d'Aix, redécouvert au XXe siècle[63], en indique le contenu (ouvrages réalisés dans des scriptoria de tout l'Occident) : auteurs antiques (Lucain, Stace, Juvénal, Tibulle) côtoient références médiévales (Bède, Isidore) et commandes de Charles, comme l'homéliaire de Paul Diacre ou la Bible révisée par Alcuin, et qui fera autorité pendant tout le Moyen Âge[64]. Il faut y ajouter les réalisations de l'atelier de la chapelle d'Aix, chefs-d'œuvre de l'art carolingien[60].

Un renouveau durable[modifier | modifier le code]

L'œuvre scolaire des successeurs de Charlemagne[modifier | modifier le code]

La mort de Charles ne signifie en rien la fin de sa politique, reprise par Louis le Pieux. La renaissance carolingienne peut donc se poursuivre[65]. La législation scolaire demeure en particulier une préoccupation prioritaire du pouvoir. En 817, le concile d'Aix réuni par Louis et Benoît d'Aniane décide de réserver les écoles monastiques aux oblats se préparant à devenir moines, l'ouverture d'écoles externes destinées aux laïcs étant possible en complément[66]. Le plan de Saint-Gall montre ainsi une école sur le flanc de l'église, bien distincte du quartier des novices et des oblats derrière l'abside. Cette décision a finalement un effet malheureux : la plupart des monastères n'ayant pas les moyens de créer une double école, la décision est rarement appliquée et l'éducation des laïcs en pâtira[7].

Cet échec est mis en évidence au concile d'Attigny, en 822, lorsque les évêques expriment leur regret de n'avoir pu organiser les écoles comme ils le devaient, et prévoient de créer de nouveaux centres scolaires[67]. Louis réitère sa volonté aux évêques en 825 :

« Ne négligez pas de mettre en place de bonnes écoles pour l'instruction et l'élévation des fils et des ministres de l'Église, ainsi que nous l'avons promis et que vous l'avez demandé précédemment à Attigny, dans des lieux adéquats, partout où cela n'a pas été fait, et cela pour votre avantage et profit[68]. »

En réponse, les évêques réunis au concile de Paris en 829 conseillent à l'empereur d'imiter son père, et de créer des écoles publiques (scole publice), c'est-à-dire contrôlées par lui (et non pas ouvertes à tous), et ce dans trois lieux différents[69]. Cette recommandation est d'ailleurs à rapprocher des réformes effectuées par Lothaire en Italie du nord dès 825. À l'assemblée de Corte d'Ollona, près de Pavie, le roi des Lombards et fils de l'empereur décide en effet la création de neuf foyers scolaires pour accueillir les clercs :

« Quant à l'enseignement, qui à cause de la trop grande incurie et l'ignorance de certains préposés aux églises, est profondément ruiné en tous lieux, il nous a plu que tous observent ce qui a été institué par nous, que les personnes qui ont été établies par nous dans des lieux désignés pour enseigner aux autres manifestent le plus grand zèle, de sorte que les élèves qui leur sont confiés fassent des progrès et s'attachent à l'enseignement, comme l'exige la nécessité présente. Pour la commodité de tous cependant, nous avons prévu de manière distincte des lieux appropriés à cet entraînement afin que nul n'ait l'excuse de l'éloignement ou de la pauvreté. Nous voulons donc qu'à Pavie se rassemblent auprès de Dungal les étudiants de Milan, de Brescia, de Lodi, de Bergame, de Novare, de Verceil, de Tortone, d'Acqui, de Gênes, d'Asti, de Côme. À Ivrée, c'est l'évêque lui-même qui enseignera. À Turin se réuniront les étudiants de Vintimille, d'Albenga, de Vado, d'Alba. À Crémone étudieront ceux de Reggio, de Plaisance, de Parme, de Modène. Vers Florence se tourneront les Toscans. À Fermo viendront les étudiants des cités du duché de Spolète. À Vérone, ceux de Mantoue et de Trente. À Vicence, ceux de Padoue, de Trévise, de Feltre, de Ceneda, d'Asolo. Les autres cités enverront leurs élèves à l'école de Cividale de Frioul[70]. »

Cette mesure inspire également le pape Eugène II, qui ordonne au concile de Rome de 826 d'établir des écoles dans tous les évêchés et autres lieux qui pourraient le nécessiter dans les régions sous le contrôle de la papauté, afin d'y enseigner les arts littéraires et libéraux et les dogmes sacrés[71].

Ces efforts conjugués sont peut-être la raison pour laquelle le développement culturel de l'Occident chrétien est peu affecté par le partage de Verdun de 843 et les invasions vikings : la partition de l'Empire n'a en effet que peu de conséquences[72], au plus un simple ralentissement du développement des écoles[73]. Les textes sur la législation scolaire se font en effet plus rares. Léon IV reprend en 853 les décisions d'Eugène II, en insistant sur l'enseignement religieux et en demandant un rapport des maîtres ; puis en 859 au concile de Savonnières, les évêques demandent à Lothaire II et à Charles le Chauve de créer de nouvelles écoles publiques afin que les progrès effectués grâce aux Carolingiens se poursuivent[74].

L'activité des cours[modifier | modifier le code]

Comme son père, Louis le Pieux s'efforce que la cour d'Aix rayonne sur le plan culturel. Les lettrés y sont toujours nombreux : l'IrlandaisDicuil, qui compose un traité de géographie, Eginhard, qui rédige sur le modèle de Suétone sa Vita Karoli Magni vers 830, Walafrid Strabon, et l'abbé de Fulda, Raban Maur, auteur prolifique de traités sur les arts libéraux et diverses questions théologiques. Louis bénéficie par ailleurs des cadeaux de l'empereur byzantin Michel le Bègue, qui lui envoie les œuvres du Pseudo-Denys (qu’Hilduin, abbé de Saint-Denis, est alors chargé de traduire) et un orgue hydraulique[75].

Après 843, plusieurs cours maintiennent une activité culturelle et rivalisent pour attirer des lettrés. Lothaire Ier compte ainsi parmi ses proches Raban Maur, Angelome de Luxeuil, et Sedulius Scotus qui reste après 855 au service de Lothaire II, pour lequel il compose un « miroir », le Liber de rectoribus christianis. L'évêque de Metz et fils de Charlemagne, Drogon, anime une cour épiscopale avec Murethach, et reçoit des traités de Raban Maur, dont son De Universo[76]. Charles le Gros est quant à lui proche de Saint-Gall et commande la biographie de Charlemagne rédigée par Notker.

Mais c'est sans conteste Charles le Chauve qui est en la matière le plus digne héritier de Charlemagne, s'intéressant à de nombreux sujets. Il se fait adresser des ouvrages d'histoire par Fréculf de Lisieux et par Loup de Ferrières, et fait composer par Nithard une histoire de son temps. Il commande aussi son martyrologe à Usuard, et se fait adresser des Vies de saints : Vie de saint Amand par Milon de Saint-Amand, Vie de saint Germain d'Auxerre par Héric d'Auxerre. Un diacre de Naples, Paul, traduit également à son intention une Vie de sainte Marie l'Égyptienne et une Conversion de Théophile, consacrée à Théophile d'Adana et à son pacte avec le diable. Enfin, Anastase le Bibliothécaire traduit pour lui des récits sur saint Démétrios de Thessalonique et sur saint Denis[76].

Le mythe de saint Denis, patron de la dynastie carolingienne, trouve d'ailleurs ses sources de manière décisive au IXe siècle : comme on l'a vu, Hilduin, abbé de Saint-Denis, est chargé de traduire les œuvres du Pseudo-Denys, qui s'identifie lui-même à Denys l'Aréopagite, évêque d'Athènes au Ier siècle. Or, Hilduin rédige vers 835 une Vita sancti Dionysii dans laquelle il identifie cette fois le premier évêque de Paris (IIIe siècle) à l'Aréopagite[77]. Une confusion entretenue tout au long du Moyen Âge et reprise par Suger au XIIe siècle[78]. L'identification de la dynastie, du saint et de l'abbaye se poursuit sous Charles le Chauve. Ce dernier, abbé laïc du monastère, demande à Jean Scot Érigène de réviser la traduction des œuvres attribuées au saint patron, ce qui est achevé vers 860-862. L'influence intellectuelle du Pseudo-Denys sur la théologie mystique est inestimable, à commencer par le Periphyseon de Jean Scot lui-même, qui laisse une large part à la théologie négative[79].

Article détaillé : saint Denis.

Jean Scot assiste également Charles au sujet des thèses de Gottschalk sur la prédestination (alors qu'Hincmar, Ratramne de Corbie et Loup de Ferrières ont déjà été consultés)[80]. L'Irlandais rédige à ce sujet son De divina praedestinatione liber (851)[79]. D'autres questions théologiques suscitent les questions de Charles, comme lorsqu'il demande en 842 à Ratramne de lui exposer ses idées sur l'eucharistie, en réaction au De partu Virginis de Paschase Radbert (à la posture réaliste) : le futur débat sur la transsubstantiation est à peine annoncé[81].

Enfin, le roi aime réunir moines et clercs, comme en témoigne Héric d'Auxerre dans la dédicace de sa Vita sancti Germani : « C'est donc à bon droit qu'on appelle école ce palais dont, chaque jour, le chef ne s'exerce pas moins aux arts scolaires qu'aux arts militaires[82]. »

Héric y rapproche également Charles de Salomon, de César

Plan de Saint-Gall (détail) : on distingue bien la séparation entre l'école extérieure (en orange) et le quartier des oblats et novices (en vert). L'école comprend douze pièces et deux salles de récréation. Le couloir de l'autre côté de l'école conduit aux latrines (en marron).

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